Le Contre Hasard

Le Contre Hasard

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06/06/2026

UN AIR DE BARTLEBY
4e volet

Un gnostique_ il disait : « Celui que nous appelons Dieu ne fut que le copiste faible et servile d’un livre qu’il maudissait. »
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Pour un copiste, le destin n’a qu’un seul visage, celui du chef de service. Inutile de tenter d’échapper à son emprise tyrannique. Les retenues sur traitement peuvent pleuvoir comme la foudre des anciens dieux.
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Les dix commandements du copiste :
1 Au sens du texte tu ne t’attarderas pas.
2 Tu n’inventeras point.
3 Ton chef de service honoreras.
4 Tu ne convoiteras ni les manchettes ni le porteplume de tes collègues.
5 Tu adopteras la manière la plus impersonnelle.
6 Tu ne connaîtras pas le plaisir du texte.
7 Toute ambition tu tairas.
8 Les ratures tu haïras.
9 Tu ne griffonneras pas dans les marges.
10 Le bureau à ta maison préférera.
*
Dès le plus jeune âge, il avait commencé à décevoir. Ses parents eussent voulu qu’il devînt notaire. La simple exécution des tâches de copie lui suffisait. Il pratiquait avec zèle l’art de la déception et détestait ce que Pascal appelle « les grandeurs d’établissement ». Il acceptait sa médiocrité, une médiocrité tendue jusqu’au sacrifice. Quand son chef voulait lui infliger une admonestation, il se répétait à voix basse des extraits des Trois discours sur la condition des grands.
*
L’après-midi il sommeillait à l’ombre des archives, rêvant de paysages exotiques et de duplicatas.
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Il y a bien longtemps il eût rêvé d’une médiocrité plus haute, presque aristocratique.
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Ce jour-là, il rejoignit son domicile avec plusieurs heures de re**rd. C’est que le chef lui avait confié le traitement en urgence de dizaines de dossiers supplémentaires. Il s’y attela goulûment. À son retour du bureau, la vieille gouvernante lui demanda s’il voulait encore passer à table. Il répondit qu’il s’était goinfré au travail.
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Le bureau d’un ministère ou la salle voûtée d’un scriptorium, lequel de ces lieux dédiés à la copie est-il le plus adapté pour l’assassinat ?
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_I would prefer not to?
_ To do? To be?
_ Or not to.

Giuseppe Arcimboldo, Le Bibliothécaire, vers 1566



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LA REQUINE - LE CONTRE HASARD 03/06/2026

« Il y a longtemps, j’étais un poisson. »
Après ces mots, se déroule au fil des pages le récit de l’enfance, les anecdotes de vie, les années passée à Djibouti.

Et puis, tout bascule.

Le mercredi 7 janvier 2015 au matin, je me trouvais dans la salle de rédaction de Charlie Hebdo, je tenais une chronique judiciaire pour le journal. Georges Wolinski était assis à ma droite. Bernard Maris, en face de moi. Charb, Tignous, Honoré, Franck Brinsolaro, Michel Renaud, Cabu, Elsa Cayat, à la même table ou sur les côtés. Mustapha Ourrad, lui, était à son bureau. Quand le premier coup de feu a retenti, j’ai immédiatement compris. Mon père avait réchappé à un attentat à la bombe à Djibouti, sur la terrasse de L’Historil, le 18 mars 1987. Je savais que cela pouvait arriver et pas seulement chez les autres. Après avoir tiré sur mes amis du mercredi et parfois du lundi, Chérif Kouachi a décidé de me laisser la vie sauve, il m’a épargnée, il me l’a dit tel quel: « Je t’épargne. »

La vie, la mort, un temps d’arrêt, un second souffle, la renaissance.
Sigolène Vinson est cette rescapée de l’attentat de Charlie Hebdo qui nous livre ici un vibrant hommage à la vie, un plaidoyer pour le vivant, un texte touchant et puissant qui sonne et résonne, fait vibrer la corde, l’archet glissant avec émotion et finesse, touchant à la sensibilité à travers sa mélodie, chant du cygne ; mais cette fois, point de trépas : le cygne choisit la vie et devient phénix qui renaît de ses cendres, déploie ses ailes et, en une métamorphose ultime, plonge dans l’abîme et devient requine.

Et puis la vie, les vies, sous toutes les formes possibles.
Le vivant, nonobstant, l’industrie, la pétrochimie.
La curie ou l’incurie
De l’humain qui préfère l’économie à l’écologie

Comme si l’on pouvait dissocier le vivant !

Alors, après tout, le seul choix qui reste…
C’est la vie !
Charlotte Lebecq Le Tripode
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LA REQUINE - LE CONTRE HASARD LA REQUINE

UN PRINTEMPS POLONAIS - LE CONTRE HASARD 01/06/2026

Un printemps polonais s’inscrit naturellement dans la continuité de Conte d’hiver et du Salon d’automne. Une nouvelle saison apparaît, mais les interrogations demeurent : que reste-t-il du passé ? Comment les morts continuent-ils d’habiter les vivants ? Et par quels détours les souvenirs reviennent-ils à la surface du présent ?

Le titre paraît d’abord renvoyer à un événement politique. On pense au « printemps polonais » de 1956, à cette période de dégel qui suivit la mort de Staline et fit naître l’espoir d’une libéralisation du régime. Mais, comme souvent chez Puech, le titre désigne autre chose que son référent immédiat.

Car dans Un printemps polonais, rien ne cesse véritablement de revenir.

Reviennent d’abord les morts. Anastazia, disparue depuis longtemps, continue de visiter les rêves de son fils François. Reviennent ensuite les paysages perdus : les Tatras, les forêts, les lacs, les domaines transformés par l’histoire mais demeurés intacts dans la mémoire. Reviennent encore les légendes, comme celle des sept sœurs massacrées dont les silhouettes blanches erreraient au printemps sur les hauteurs des Carpates.
Reviennent enfin les espérances politiques elles-mêmes : celles que Witold avait placées dans le communisme, celles que les événements de 1956 avaient momentanément ravivées, celles qui survivent malgré les désillusions.

Parmi les mots qui éclairent le livre, celui de « résurgence » occupe une place particulière. Il apparaît dans les dernières pages et semble jeter une lumière rétrospective sur l’ensemble du récit. Une résurgence n’est pas une renaissance triomphale. C’est le retour imprévisible de ce que l’on croyait enfoui. Une eau souterraine qui réapparaît plus loin. Un passé qui remonte à la surface sans avoir jamais complètement disparu.

Cette histoire d’après-guerre, raconte le narrateur, lui fut transmise par son père à la fin des années soixante. Celui-ci rêvait d’en faire un livre mais ne l’écrivit jamais. Le fils tente alors d’en reconstituer les fragments à travers des souvenirs conservés, déformés ou enrichis par le temps.

Sophie Carmona Cast

UN PRINTEMPS POLONAIS - LE CONTRE HASARD Publié aux Éditions La Pionnière, Un printemps polonais s’inscrit naturellement dans la continuité de Conte d’hiver et du Salon d’automne. Une nouvelle saison

30/05/2026

UN AIR DE BARTLEBY
3e volet

À la fin de sa carrière, il avait acquis la réputation de copier plus vite que son ombre.
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Lorsque les membres du jury du Nobel de littérature s’aperçurent que l’œuvre de l’argentin Jorge Luis Borges n’était qu’une vile copie de celle, érudite et exigeante de Pierre Ménard, ils se ravisèrent.
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La poignée de main d’un copiste peut parfois surprendre. C’est qu’en fait ces êtres mous, falots, sans volonté, ont eu l’occasion à l’instar des joueurs de tennis de se forger une poigne exceptionnelle, détail trompeur pris dans le contexte de leur allure générale, en total désaccord donc avec leur démarche si peu volontaire. Si vous croisez un copiste, évitez de lui serrer la main, surtout si celui-ci se prend pour un chef de service.
Borges cite parmi les œuvres de Pierre Ménard une adaptation en alexandrins du Cimetière marin de Valéry. Il oublie — sciemment ? — une version du même poème en vers latins composée par le génial Ménard, dédiée à un obscur poète américain et publiée sous le pseudonyme de Pierre John-Perse.
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Copier, copier, comme écoper dans un naufrage cruellement administratif.
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Il paraît qu’un cousin du grand poète portugais Nuno de Almeida fut employé comme copiste au ministère de la Marine à Lisbonne. Obéissant, il copiait chaque jour des rapports de capitainerie, des quittances de droits de douane, des autorisations à affréter tout en regardant le Tage qui, comme un dieu, semblait tenir sa main toujours au-dessus des eaux.
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« Cela fait bien longtemps que je quadrille le large spectre du syndrome de Bartleby en littérature, longtemps que j’étudie cette maladie, ce mal endémique des lettres contemporaines, cette pulsion négative ou cette attirance envers le néant, qui fait que certains créateurs, en dépit (ou précisément à cause) d’un haut niveau d’exigence littéraire, ne parviennent jamais à écrire ; ou bien écrivent un ou deux livres avant de renoncer à l’écriture ; ou encore, après avoir mis sans difficulté une œuvre en chantier, se trouvent un jour littéralement paralysés à jamais ». Enrique Vila-Matas, Bartleby et compagnie.



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LA CLASSE ET LA FONCTION - LE CONTRE HASARD 28/05/2026

Voici l’histoire d’un lieu indissociable de ses habitants et voué à disparaître : la loge de concierge. Dans ce premier roman autobiographique aussi bref qu’incisif, Mariana Alves raconte ce que c’est que d’être immigré, déclassé, parfois humilié, à travers les personnages de ses parents, jeunes Portugais débarqués à Paris dans les années 1980.
Sa mère, gardienne d’un immeuble huppé du 16e arrondissement, rencontre l’homme aux mille petits boulots, celui qui deviendra son mari et le père de ses enfants.
En même temps que la famille s’agrandit, le logement de fonction rétrécit. La narratrice, appelée « Grande petite », sorte d’Alice qui aurait goûté au célèbre gâteau « Mange-moi », étouffe dans cet espace minuscule où seuls les livres lui permettent d’explorer une autre réalité tout en prenant conscience de ses limites.
Aux dimensions étriquées de la loge s’ajoutent les interdictions – prendre l’ascenseur, parler fort, disposer des fleurs dans la cour, etc. – et les obligations – rideau de la porte tiré pendant la journée, omniprésence des gardiens pour répondre à ceux que la narratrice, avec une conscience précoce de la hiérarchie des classes, appelle les « Autres ». En bref, prière d’être corvéable à merci et dans la discrétion s’il vous plaît. En contrepartie, qu’on ne s’attende ni au respect ni à la reconnaissance, rapports de domination obligent ; les propriétaires imposent leurs regards intrusifs, leurs sonneries intempestives, leurs sollicitations parfois excentriques. Il faut se soumettre et surtout s’assimiler, maître-mot de ces années-là. Notre héroïne « assimile en acceptant de rester barbare », elle maîtrise aussi bien le français que le portugais et s’approprie ce métissage culturel en refusant de plier devant les administrations qui voudraient franciser son prénom ou amputer son nom.
Issue de la classe populaire, promue par la réussite méritocratique, Mariana Alves met en lumière les invisibles, les préjugés tenaces, et surtout la honte et la peur qui l’ont tenaillée toute sa jeunesse.



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LA CLASSE ET LA FONCTION - LE CONTRE HASARD La classe et la fonction

27/05/2026

La mémoire qui vacille

Dans Ça dépend des jours, Guillaume Dreidemie aborde la vieillesse, la perte de mémoire et les liens familiaux à travers une écriture d’une grande sobriété.

Le livre suit la parole d’une femme âgée dont le rapport au temps, aux souvenirs et aux autres devient progressivement instable. Sans chercher à expliquer la maladie ni à construire un récit traditionnel, Guillaume Dreidemie s’attache plutôt à montrer une conscience qui vacille : les visages se mélangent, les époques se confondent et certains gestes du quotidien deviennent les derniers points d’ancrage dans le réel.

Publié chez La rumeur libre éditions, le texte avance par scènes brèves, souvenirs dispersés et paroles suspendues. Très vite, la question de la dépendance et du vieillissement s’impose. La figure centrale semble être celle d’une grand-mère vivant en institution, enfermée dans un temps devenu incertain. Une fille peut être prise pour une sœur, une mère disparue depuis longtemps paraît encore présente, et une simple visite devient un événement capable de bouleverser toute une journée.

L’auteur refuse le ton tragique ou sentimental souvent associé aux récits sur la maladie et la vieillesse. Son écriture reste discrète, retenue, presque silencieuse. À la place des grandes déclarations, le livre s’attarde sur des détails très simples : une paire de chaussures qu’on aide à enfiler, une voix dans un couloir, une attente devant une porte, un prénom répété comme pour empêcher son effacement. Cette attention au quotidien donne au texte une force particulière.

Guillaume Dreidemie propose ainsi un texte consacré à la mémoire, au vieillissement et à ce qui continue d’exister lorsque les repères disparaissent peu à peu. Plus qu’un recueil sur Alzheimer, il s’agit d’une méditation sur la fragilité des êtres et sur les liens qui subsistent même lorsque le monde devient incertain.

Guillaume Dreidemie La rumeur libre éditions Sophie Carmona Cast


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https://lecontrehasard.com/ca-depend-des-jours/

23/05/2026

UN AIR DE BARTLEBY
2e volet

Post-it
Ça impressionne, papier carbone
Serge Gainsbourg, Les p’tits papiers

Un employé d’État civil _ C’est en copiant son propre acte de naissance qu’il prit conscience, échappant pour une fois à l’illusion de la mécanique existentielle, de la preuve irréfutable de l’existence du temps.
*
Copier, à en perdre la raison.
*
Il faisait tout ce qu’il pouvait pour s’inventer de la copie.
*
« Il s’était approché d’une autre table consacrée à un choix de livres de poche. Tout de suite, il a été attiré par la couverture. Un vieux bonhomme grimpé sur une échelle de bibliothèque, devant un immense mur de livres. » C’est ainsi que Philippe Delerm nous présente la rencontre de son personnage, monsieur Arnold Spitzweg, avec le roman de Melville.
L’illustration de couverture — en fait, de l’édition de Bartelby en collection Folio — reproduit un détail d’un tableau du XIXe siècle, Le Rat de bibliothèque, un plan resserré sur un vieux bibliomane plongé de manière quasi hypnotique dans sa lecture. Il s’agit d’une œuvre du peintre allemand, botaniste, pharmacien et caricaturiste, Carl Spitzweg — eh oui, ces deux-là, Arnold l’employé de bureau et son homonyme artiste, étaient faits pour se rencontrer ! — le principal représentant de la période Biedermeier, sorte de romantisme tardif penchant vers un retour à l’ordre bourgeois. En fait, le portrait de l’amoureux des livres rappelle, par ses thèmes et ses symboles, sa dialectique du tout et du fragment, de l’intérieur et de l’extérieur, du monde réel et celui du rêve, l’imagerie romantique alors que cet homme plongé dans la forêt des signes et menacé par les puissances de l’ombre est croqué par un ironiste malicieux dans un art légèrement décalé proche de la caricature. Un personnage à la Daumier ressentant la nostalgie des espaces mystérieux de Caspar David Friedrich, en quelque sorte.




À lire en intégralité sur le site (lien en bio)

https://lecontrehasard.com/un-air-de-bartleby-2e-volet/

20/05/2026

Devient-on ce que l’on est parce qu’on nous dit ce que l’on est ou parce que nous réussissons à devenir ce que nous devons être, même si on n’entre pas dans les catégories définies et attendues ?

Cette question, un peu longue, taraude le très beau livre d’Anton Kouzemin, Septentrion.

Alsé ne peut être défini par ses parents, son père pense qu’elle est une fille, sa mère pense qu’elle est un garçon. Alsé excelle dans les arts de la cuisine, mais aussi dans ceux de la pêche. Alsé est un être extraordinaire – voire monstrueux – qui finit par faire peur à ses parents et qu’ils décident d’abandonner, une nuit, sur une barque. Alsé deviendra fille sur un bateau pirate, Alsé deviendra garçon en se mariant à la fille du Roy. Alsé deviendra fille car le capitaine l’aura décidé. Alsé deviendra garçon car le Roy l’aura décidé. Mais à chaque fois cela terminera mal pour ceux qui auront décidé pour Alsé. Non parce qu’il-elle se venge, mais parce que l’on ne décide pas de l’ordre du monde, on ne décide pas pour l’autre.

Ce beau petit livre interroge bien sûr la valeur performative du langage ; cette valeur si complexe qui nous fait devenir ce que l’on dit de nous.

Devient-on ce que l’on est parce qu’on nous dit ce que l’on est ou parce que nous réussissons à devenir ce que nous devons être, même si on n’entre pas dans les catégories définies et attendues ?

Cette question, très contemporaine, Anton Kouzemin la traite dans un conte, à la manière d’un conte, halluciné, hallucinant. Dans un style qui mélange avec habilité, et non sans humour, les phrases les plus poétiques, à celles plus directes, voire cavalières.

Texte court, texte tendu, novella, plutôt que roman, plutôt que longue nouvelle, Septentrion, par son dispositif en forme de conte, capte le lecteur qui ne sait pas très bien où il est ni ce qu’il va lire. Texte qui vire ensuite en roman maritime, entre L’île au trésor et One Piece (des marins farfelus, amusants et inquiétants). Puis ce sera le retour au conte, où le pauvre épouse la princesse – mais à chaque fois, une angoisse sourde parcourt les récits, quelque chose d’étrange semble là, prêt à jaillir. La mort du Roy, l’épidémie sur le bateau et les scènes de morts. Pour finir en un lien avec la nature, c’est-à-dire pour Alsé, en lien avec elle/lui-même.

Il y aurait beaucoup à dire sur ce roman, qui sous la forme du conte, forme simple, est d’une très grande complexité, et narrative et, osons le mot, philosophique. Comment interroger notre quotidien, nos valeurs, nos désirs et nos envies, sous la forme simple du conte, c’est le pari réussi, très réussi, de Septentrion.

Cette note, trop petite, pour vous dire d’y aller, de vous laisser embarquer par ce très très beau texte.

Deux petits mots sur cette toute jeune maison d’édition, Aux Palais Outre-Ponts, quatre titres jusqu’à présent, quatre beaux livres, de belle facture, composés avec soin. On doit aussi dire aujourd’hui l’importance de ces éditeurs qui proposent des livres joliment faits, en prenant soin du choix du papier, de l’illustration de couverture et du format, le plus approprié au texte. Qui pensent aussi l’économie du livre, livre publié en Belgique et imprimé aussi en Belgique. Ce souci qui devient malheureusement de plus en plus rare.

Emmanuel Régniez


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https://lecontrehasard.com/septentrion/

RED FLAG - LE CONTRE HASARD 14/05/2026

L’équilibre est peut-être un mensonge

Décalé, sarcastique ? Ces adjectifs, à peine suffisants, ne sauraient circonscrire l’imaginaire intelligent et foisonnant de cet auteur, dont la sensibilité égale l’immensité des territoires qu’ont traversés ses regards.

Dans cette odyssée brève mais résonnante, Red Flag s’impose d’emblée par une énigme visuelle et symbolique. Au centre de la couverture : un flamant rose à la fois majestueux et artificiel­ – posé sur une chaise turquoise, dont la teinte usée s’harmonise avec un arrière-plan uniforme, encadré d’un rouge vif captivant. Ce flamant incarne traditionnellement l’équilibre, la grâce, le renouveau et un besoin urgent de renaissance, ainsi que l’acceptation de soi. Cependant, cette figure entre en tension avec le titre Red Flag, « drapeau rouge », signifiant danger, dissonance, dérapage ou déséquilibre face à la norme ?
Faut-il y voir un signal d’alerte à agiter chaque fois vis-à-vis de la posture anthropocentrique dominante ? Une invitation à oser le pas de côté ? Ou alors, le reflet d’un déséquilibre entre le désir d’être soi et le désir d’être avec les autres – et contre toute attente de conformité sociale ?

Publié aux Éditions Versions Courtes sur trente quatre pages, Red Flag est l’ouvrage de Boris Okoff, enseignant et écrivain qui déploie une écriture dans laquelle l’absurde sarcastique subvertit l’anthropocentrisme. L’auteur anthropomorphise le trivial pour révéler notre interdépendance fragile avec le vivant.
Dès la première micronouvelle, l’auteur installe un décor à la lisière de l’hallucinatoire et du fictif, où son imaginaire de l’auteur confronte le lecteur à son propre rapport aux plantes − presque affectif, presque humain.

Absurde et décalé, ce ton sarcastique mêle délire personnel et réflexion ontologique : les plantes deviennent des amantes trahies, des compagnes réclamant fidélité. Derrière cette légèreté apparente, une chose est claire : il décentre l’humain pour replacer au cœur du récit les animaux, les plantes.

Éditions Versions Courtes

RED FLAG - LE CONTRE HASARD Red Flag

10/05/2026

La leçon de Sarraute

Les premières chaleurs de l’été se sont invitées, un peu lourdes et impolies, à l’instar de passants qui auraient eu vent d’une fête en entendant de la musique retentir par la fenêtre béante du mois de mai.
Quoique ne frayant guère avec le Nouveau Roman, je suis penché sur Les Fruits d’Or de Nathalie Sarraute : ses œuvres, en fait de textes austères suivant mécaniquement un protocole de dépouillement, relèvent d’un véritable sens de la langue et d’une intelligence à nulle autre égale.

En témoigne ce paragraphe, que je parcours plusieurs fois pour m’en imprégner durablement, comme on goûte un grand vin pour en apprécier la longueur :
Moi, c’est de cela que je me suis emparé d’abord, c’est cela qui m’a guidé : cet air qu’ils ont de vouloir se tenir à distance, de trôner quelque part très haut sur les cimes, dans les nuées où, de temps à autre, à la faveur de brèves éclaircies, on peut les apercevoir, échangeant entre eux […], d’un sommet à l’autre, d’à peine perceptibles signaux.
L’arrogance – que dis-je ! –, la superbe mandarinale décrite par l’autrice recèle quelque chose d’aussi séduisant que repoussant. Il est en effet aisé de se laisser tenter par l’orgueil quand on s’intéresse à un art ou on juge une production, de se croire dans le secret d’une aristocratie, de s’imaginer la cour d’un héritier, le gratin d’un hypothétique dauphin. Il est de même facile d’admirer les fats et de les singer. Mais il est ô combien difficile d’être naturel dans le cercle des vaniteux. Le courage ne serait-il pas précisément d’oser être soi-même avec les autres ? D’être un néophyte parmi les prétendus sachants ?
Après notre découverte inopinée de la réduction, mon condisciple de la Sorbonne et moi avions humblement décidé, ou peu s’en faut, de nous instruire en nous inscrivant à un cours d’œnologie. L’établissement qui accueillit notre modeste curiosité était encastré dans une quasi impasse, espèce de boutique ou d’opération commerciale quelconque, n’eût été son objet : enseigner le fruit de la vigne.

Xavier Chapuis

L'intégralité de la chronique de mai sur le site (lien en bio)

https://lecontrehasard.com/la-lecon-de-sarraute/

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