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13/01/2026
LES ESCLAV.ES DU ROYAUME DE PORTO NOVO ( BÉNIN )🏺🏺🏺
"Les éléments sombres de l’histoire de Porto-Novo : esclavage et colonisation
Michel Vidégla
Le royaume de Hogbonou (Porto-Novo), comme presque toutes les formations politiques de l’Afrique noire, a connu l’esclavage, que l’on peut définir comme la condition de quelqu’un qui est dans la dépendance absolue d’un maître. Cette réalité, dont l’origine est liée à diverses causes, est considérée comme un mal. Il en est de même de la colonisation, qui est un système de domination d’un peuple par un autre. Ainsi, le protectorat français, rétabli en 1882 sur le royaume de Porto-Novo après l’éphémère expérience de 1863-1864, ne tarde-t-il pas à changer de nature. Vidé de son contenu, il prend la forme d’une administration directe, dénoncée par le roi Tofa Ier. La mort de ce dernier en 1908 sera l’occasion tant attendue pour intégrer ce protectorat dans la colonie du Dahomey et dépendances. Le royaume deviendra alors une simple chefferie supérieure.
Cependant, le caractère sombre des deux éléments qu’ont représenté l’esclavage et la colonisation est à nuancer.
La rédaction de cet article repose en partie sur les sources orales et écrites collectées de 1981 à 1998 sur le terrain et dans les dépôts d’archives et les bibliothèques du Bénin, du Sénégal et de la France dans le cadre de notre thèse de doctorat d’État soutenue en 1991 et non entièrement exploitées jusqu’ici. Ces deux catégories de documents ont été complétées après la thèse.
La réalité de l’esclavage dans la société du royaume de Porto-Novo
Les modes d’acquisition d’esclaves à Porto-Novo étaient nombreux et d’importance inégale. Certains de ces esclaves étaient destinés à l’exportation ; les autres étaient intégrés dans des hennu ou lignages et y passaient sinon toute leur vie, du moins une partie. Une troisième catégorie enfin faisait l’objet de sacrifices humains de la part du roi.
Provenance des esclaves
On devenait esclave essentiellement par prise de guerre, par razzia ou rapt, ou par achat. Les guerres, comme partout en Afrique, constituaient par excellence le mode d’acquisition d’esclaves. À Porto-Novo, ces guerres ont eu des origines diverses. Elles pouvaient être conduites par les rois contre d’autres formations politiques, telles que Ekpè, Apa, Ipokia, Badagry, Danhomè, etc. Elles étaient menées également par les habitants d’une région contre ceux d’une autre, ou par un groupe contre un autre dans la même région comme c’était le cas chez les Wémènou (habitants de Wémè), qui se procuraient des esclaves dans leurs batailles contre les autres riverains2.
Après chaque campagne militaire, sur présentation du rapport du chef de guerre au souverain gun (porto-novien), ce dernier répartissait, comme au Danhomè, les ahouan kannoumon (prisonniers de guerre) en trois lots d’importance inégale : lui-même gardait le plus important pour ses besoins personnels (traite, divers travaux) ; le deuxième lot partie était distribué aux valeureux guerriers et dignitaires3, qui pouvaient en vendre un certain nombre pour alimenter le trésor de leur hennu et garder le reste pour les travaux de ce dernier ; enfin, le troisième lot était destiné aux « sacrifices humains d’action de grâce », pour reprendre l’expression du père Baudin4. Les femmes, toutes provenances confondues, étaient surtout conservées comme épouses pour la reproduction, raison pour laquelle elles étaient trois fois plus nombreuses que les hommes dans la société de Porto-Novo5.
Les esclaves provenant des razzias étaient en général capturés au cours de l’invasion d’un territoire étranger mais également sur le territoire du royaume. Le roi disposait, en effet, dans les gleta (campagnes, fermes), des assouka ou dikpè, hommes dynamiques et entreprenants qui faisaient pour son compte la « chasse aux esclaves ». Il faut ici souligner que, contrairement aux rois du Danhomè qui, en principe, ne réduisaient pas leurs sujets en esclavage, les souverains de Porto-Novo ne s’embarrassaient guère de scrupules sur ce point. Ainsi, certains rois comme Adjohan (1807-1816) et Sodji (1848-1864) allaient jusqu’à vendre leurs sujets. Le pire se produisit sous le règne de Mikpon (1864-1872), dont les parents mêmes et les lali (serviteurs), jouissant d’une grande indépendance, se créaient des ressources en volant des enfants, y compris en plein jour. D’autres particuliers formaient aussi des bandes de razzia comme celles des assouka des rois et menaient leurs activités tant à l’intérieur du royaume qu’à l’extérieur6.
Parmi ceux qui introduisaient des esclaves à Porto-Novo, certains étaient de véritables négociants. Ils envoyaient des représentants dans les États voisins et s’y rendaient même en personne en cas de besoin… Migan Kpoton Hounsou Tikpo, par exemple, quittait Hogbonou pour aller se faire livrer ses « marchandises » en pays yoruba où il avait des partenaires qui lui faisaient les achats entre deux voyages7. Il en était de même d’Atikpo de Lokossa. À ce groupe de grands commerçants d’esclaves appartenaient également des femmes comme Ya-Agba, mère du roi Totcho de Dravo.
À ces esclaves de différentes provenances s’ajoutaient les criminels, les débiteurs insolvables, les sorciers ou leurs enfants et les immenses foules d’esclaves des caravanes emmenés par des éléments étrangers. Ces esclaves étaient d’origines ethniques diverses, à savoir : yoruba, noupé (Tapa), houla, houéda, tori, adjarra, fon, mahi, aïzo, bariba, haoussa, wèmènou, gun, etc.
La grande majorité des esclaves était destinée à l’exportation et vendue essentiellement dans le port du royaume (Sèmè). Le reste faisait l’objet de transactions commerciales dans la capitale, où il y avait un marché spécifiquement d’esclaves (oja eru en yoruba)8 situé dans le prolongement du marché des natifs (oja omon) au nord du Palais royal. Il avait lieu tous les quatre jours.
Entrée des esclaves dans le hennu, ou lignage de leur maître
Une fois entre les mains de son maître, l’esclave était appelé alejo en yoruba ou jonon en fon, deux termes génériques qui signifient « étranger ». Il portait aussi le nom de mêtindo, c’est-à-dire « celui qui ne vit que par la volonté du maître », ou le nom de mêhiho « gens achetés ».
L’esclave n’utilisait pas de nom pour désigner son maître ou l’épouse de ce dernier. Il était considéré comme leur fils et, en tant que tel, appelait le maître baba (en yoruba) ou mito (en gun), termes qui signifient respectivement « père » et « notre père », tandis que la femme du maître était désignée sous le nom de ya (en yoruba) ou de dada (en gun), c’est-à-dire « mère » ou « grande sœur ».
Il était généralement intégré par une cérémonie officielle dans sa nouvelle communauté où vivaient peut-être déjà d’autres esclaves. Pour ce faire, un jour faste était choisi par le hennugan (chef de lignage) pour réunir, devant le yoho (temple d’autels portatifs), les membres les plus influents du lignage. Tout le monde à genoux, on faisait des libations pour les ancêtres qu’on remerciait pour leurs bienfaits ; on leur demandait de veiller sur le nouveau venu et à celui-ci on donnait un nom sur-le-champ ou par la suite. Il est bien entendu que le rite d’imposition de nom suppléait le lien de sang. Ce nom pouvait être un terme reflétant le sentiment du baba envers l’Être Suprême à l’occasion de l’acquisition de l’esclave : par exemple Sèwanou, qui, littéralement, signifie « le Tout-Puissant m’a fait du bien » ; il pouvait traduire également certaines réalités courantes comme Homèhangban, qui veut dire en substance « le cœur garde beaucoup de secrets ». Mais il existait aussi une façon très simple d’intégrer l’esclave dans le hennu, surtout lorsqu’il était encore jeune : elle consistait à lui attacher au poignet de la main gauche deux perles enfilées : un agnon et un sin9. L’agnon est une perle rouge. Considérée comme la plus précieuse des perles de cette couleur, elle était également censée protéger le jeune captif. Le sin est une perle bleue de qualité supérieure à celle de l’agnon, ce qui semble indiquer la grande destinée du jeune esclave. Enfin, autre signe d’intégration du captif, ce dernier pouvait porter les scarifications distinctives du lignage d’accueil. Dans ce cas, si le lignage possédait un vodun (divinité) avec un couvent, l’esclave y était même admis pour devenir un vodunsi (adepte de vodun) de ce lignage où il était appelé à passer tout ou partie de sa vie.
Conditions de vie de l’esclave
Le maître et le captif, dans leurs rapports, avaient l’un et l’autre des droits et des obligations. À son « fils », le maître devait fournir le logement, la nourriture et l’habillement, qui se composait généralement de deux culottes et d’un pagne. Il devait aussi s’occuper de sa santé. Sur le plan juridique, le maître était responsable des crimes du captif, de ses délits et de ses dettes. L’esclave avait le droit de se marier, mais les hommes ne pouvaient pas épouser de femmes libres. Si, pour ce mariage, le captif n’avait pas d’argent, le maître était tenu de donner la compensation matrimoniale ou la dot. Mais, en échange, il mariait à son seul bénéfice les filles nées du mariage. En revanche, s’il n’avait fourni que la moitié de la compensation, la première fille lui appartenait et la seconde allait à l’esclave. Pour les autres, ils se partageaient la dot de façon égale. Comme les autres membres du hennu, l’esclave avait le droit d’acquérir et d’aliéner : lui et les propres fils du maître travaillaient aux cultures, mais l’usage les autorisait à ne consacrer à la tâche commune qu’un certain nombre de jours par semaine, ordinairement quatre ou seulement la matinée10 ; il avait ainsi son gbadaglé (« champ du soir ») qu’il cultivait. Il pouvait témoigner en justice et recueillir une partie de l’héritage de son maître, mais pas au même titre que les enfants de ce dernier, parce qu’il ne pouvait pas hériter, par exemple, de ses femmes.
Dans leurs rapports de maîtres avec leurs esclaves, le roi et les hennugan de sang royal avaient droit de vie et de mort et choisissaient ceux qu’ils sacrifiaient à des divinités pour les remercier ou obtenir leur faveur. On sacrifiait aussi des esclaves à l’occasion de la mort du roi ou du chef du lignage, afin qu’ils l’accompagnent dans l’au-delà et l’y servent. Toutefois, ce type de comportement de la part des maîtres était destiné avant tout aux mauvais esclaves, à ceux qui désobéissaient ou cherchaient à s’enfuir. Du reste, les autres maîtres n’avaient pas en principe ce droit. Mais étant donné qu’avec l’acquisition des esclaves, tous les maîtres entendaient faire prospérer leur patrimoine économique, ils les faisaient travailler plus ou moins durement suivant le cas. Certains leur réservaient toutes sortes de mauvais traitements : privation de nourriture et châtiments corporels. Selon l’abbé Bouche, ils n’hésitaient pas à les envoyer au Danhomè (Ouidah) pour être vendus à des particuliers ou pour être donnés au roi.
On ne pouvait cesser d’être esclave que par le rachat. En effet, lors de la vente d’un esclave, celui-ci avait le droit de connaître le prix versé pour son achat. Ainsi, une fois cette somme réunie, il pouvait se racheter en la remboursant à son propriétaire. Il retrouvait alors sa liberté et pouvait revenir dans son pays d’origine. Mais, en aucun cas, un prisonnier de guerre non vendu ne pouvait se racheter, et les femmes n’en avaient guère la possibilité, étant toujours mariées11. À la mort de son maître, toutefois, l’esclave, quelle que soit l’origine de sa situation, se trouvait également libéré ; l’héritier du maître n’avait plus aucun droit sur lui.
La société gun étant patrilinéaire, le statut des enfants était identique à celui du père. Les enfants nés d’un père esclave étaient donc des esclaves – que le maître ne pouvait cependant vendre. Aussi, pour résoudre le problème, avait-on recours à des mariages successifs entre descendants authentiques du hennu et les esclaves et leur progéniture. Ainsi se tissaient des liens de sang inextricables entre les deux camps ; les enfants issus des hommes esclaves finissaient par se considérer comme descendants de l’ancêtre fondateur, et donc comme des hommes libres.
À Porto-Novo, il existait une autre forme de dépendance constituée par la mise en gage pour dettes ou par ce que le résident appelait « contrat de travail » – si tant est que c’en fut réellement un12.
En tout cas, l’action de mettre en gage se dit, en fon comme en gun, so do gbanou et la « caution humaine » elle-même, gbanoumè ou afanoumè. Le débiteur pouvait se mettre en gage lui-même et travailler pour le créancier pendant un certain nombre de jours par semaine ou de façon permanente jusqu’à l’extinction de sa dette. Dans le cas contraire, il proposait une personne (esclave, neveu, frère, fils, etc.) qui se mettait au service du patron et dont le travail représentait l’intérêt du prêt accordé. Il conservait son nom et ses liens avec son hennu comme c’était le cas chez les anyi Ndenyé en Côte d’Ivoire13. Les droits du maître étaient tout à fait restreints : il ne pouvait vendre la personne en gage ni la marier s’il s’agissait d’une femme. Le jour où le paiement serait effectué, la « caution humaine » retrouverait sa liberté."
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