GK Motion Studio
05/06/2026
𝐂𝐇𝐀𝐏𝐈𝐓𝐑𝐄 𝟯 : Ce que le sang garde
La table de poker du bloc C existait depuis plus longtemps que la plupart des détenus qui y jouaient.
Sept joueurs ce soir-là. Patterson en face, ancien courtier de Wall Street condamné pour fraude à deux cent millions de dollars, lunettes sans monture, gestes précis, le cerveau d'un homme habitué à calculer des probabilités en temps réel sur plusieurs niveaux simultanément. Deux trafiquants mexicains qui jouaient avec l'argent des autres et le bluffaient avec l'assurance de gens qui n'ont jamais appris à avoir peur des conséquences. Un ancien militaire reconverti dans le trafic d'armes qui avait le poker face d'un mur et l'intelligence d'un mur également. Deux autres dont les visages changeaient selon les mises.
Les deux frères s'assirent avec leurs cinquante mille dollars.
Ce qu'ils firent ensuite n'avait rien de spectaculaire à observer de l'extérieur. Pas de triche grossière, pas de signaux évidents. Deux hommes qui jouaient au poker, sauf que depuis quinze ans ils possédaient un langage que personne d'autre ne parlait. Un effleurement de trois doigts sur le bord de la table, main forte. Le pouce replié contre la paume, bluff adverse détecté. La façon de poser ses cartes face contre la table, je me couche, provoque-les. Un regard d'une demi-seconde vers la gauche, laisse Patterson surenchérir.
Ismaël poussait Patterson à surenchérir sur ses mains faibles en lui donnant l'impression de lire son jeu. Patterson était brillant mais il avait l'ego des gens brillants, il voulait montrer qu'il était plus intelligent que tout le monde, et cette envie-là était exploitable. Farouk travaillait les autres, les poussant à se retirer trop tôt, laissant le pot grossir pour son frère.
À sept heure du soir, ils quittèrent la table avec, Deux cent cinquante mille dollars.
Patterson les regarda partir avec l'expression de quelqu'un qui sait qu'il s'est fait avoir et qui ne peut pas expliquer comment parce que si on lui demandait de montrer le moment précis où ça s'était passé il n'y arriverait pas.
Dans le couloir, Farouk souffla lentement.
— La chaîne, dit-il.
— On la récupère, dit Ismaël. Ce soir on règle Chen et on achète le téléphone.
Chen avait livré le téléphone dans la journée, glissé dans la couverture d'un livre de la bibliothèque, remis sans cérémonie, avec la discrétion professionnelle de quelqu'un qui fait ça depuis longtemps. Petit, sobre, chargé. Aucun numéro enregistré, aucune application, aucune trace.
La dette avait été réglée. La chaîne était revenue autour du cou de Farouk.
Il attendit la ronde de minuit allongé sur son lit, les yeux ouverts dans le noir. Écouta les pas s'approcher dans le couloir, passer devant sa cellule, s'éloigner. Compta. Trente secondes. Une minute.
Il s'assit au bord du lit, le dos contre le mur, le téléphone dans les deux mains.
Le numéro de Perez était le seul qu'il avait gardé en mémoire , gravé là depuis des années, sept chiffres qu'il avait répétés mentalement des centaines de fois dans des moments comme celui-là, des moments où il pensait à ce qui existait encore de l'autre côté.
Il composa.
Ça sonna.
Une fois. Deux. Trois.
Il imagina le téléphone qui sonnait quelque part , dans un appartement, sur une table de nuit, dans une poche de veste. Il imagina Perez qui regardait un numéro inconnu à minuit passé et qui hésitait.
Quatre sonneries. Cinq.
— Allô.
La voix était méfiante et légèrement enrouée , quelqu'un qui ne dormait pas mais qui avait la voix de quelqu'un qui essayait.
Farouk ferma les yeux une seconde.
— Perez. C'est moi.
Le silence qui suivit fut long.
Pas le silence de quelqu'un qui réfléchit à quoi dire. Le silence de quelqu'un à qui quelque chose vient d'arriver dans la poitrine et qui a besoin d'une seconde pour continuer à respirer normalement.
— ...Farouk.
Pas une question. Juste le prénom , dit de cette façon particulière qu'ont les gens quand ils prononcent un mot qu'ils pensaient ne plus jamais avoir l'occasion de dire.
— Ouais.
— Pu**in! la voix de Perez se brisa légèrement, se reprit. Pu**in Farouk j'étais à ton enterrement. J'ai porté ton cercueil. J'ai....,il s'arrêta, souffla. Où es-tu ?
— Tombe Island.
Un silence plus court.
— Tombe Island. Tu te fous de moi.
— Non.
— Comment tu, il s'arrêta encore. Refit le calcul. Peu importe. T'es en vie. T'es en vie et tu m'appelles depuis Tombe Island à minuit avec un numéro que je connais pas. Une pause. Dis-moi ce qu'il te faut.
Dans la cellule en face, derrière la porte en acier, Ismaël était assis dans le noir les bras autour des genoux. Il ne pouvait pas entendre la conversation. Mais il savait , il sentait, avec cette certitude particulière des gens qui ont partagé suffisamment de missions pour lire l'atmosphère à travers les murs , que son frère était en train de poser la première pierre.
Il attendit.
Dehors l'océan continuait son bruit continu, indifférent, le bruit d'une chose qui dure depuis plus longtemps que tout le reste et qui durera encore.
05/06/2026
𝐂𝐇𝐀𝐏𝐈𝐓𝐑𝐄 𝟯 : Ce que le sang garde
L'infirmerie sentait l'antiseptique et le café réchauffé et quelque chose de plus doux en dessous , une plante peut-être, ou un savon, quelque chose qui n'avait pas sa place ici et qui y était quand même. Six lits métalliques en deux rangées, rideaux blancs tirés aux trois quarts, néons qui bourdonnaient légèrement au-dessus des têtes. Une fenêtre haute et étroite laissait entrer un rectangle de ciel gris , le seul morceau de dehors visible depuis cette pièce, et il était gris.
Quatre hommes déjà présents sur les lits de droite.
Ismaël les reconnut immédiatement , les quatre qui avaient tenu le périmètre dans la cour. Il les examina rapidement, méthodiquement, comme il examinait toujours les inconnues. Le grand blond avec une compresse improvisée sur le sourcil gauche, les yeux mi-clos mais le dos droit , quelqu'un qui refuse de laisser voir sa douleur. Le brun au regard froid avec le bras gauche tenu contre le torse, immobile comme s'il avait décidé de ne plus bouger jusqu'à ce qu'on lui dise de bouger. Le jeune à lunettes avec la lèvre fendue qui regardait ses mains posées sur ses genoux avec l'air de faire des calculs. Le trapu nerveux dont les yeux faisaient le tour de la pièce en permanence , pas de la panique, plutôt une vigilance compulsive, le regard de quelqu'un habitué à identifier les sorties.
Ils regardèrent les deux frères entrer.
Ce fut bref. Pas de signe de reconnaissance, pas d'hostilité ouverte , juste ce regard de détenus qui évaluent des inconnus, qui pèsent et cataloguent et décident en trois secondes si quelque chose représente une menace, et puis qui se détournent. En prison l'indifférence n'est jamais vraiment de l'indifférence. C'est une posture. Une façon de dire je t'ai vu sans te donner la satisfaction de le montrer.
Ismaël et Farouk s'installèrent sur les deux lits de gauche.
L'infirmière émergea de la réserve au fond de la salle , blouse blanche sur son uniforme, cheveux châtains attachés en chignon rapide, une efficacité dans les gestes de quelqu'un qui sait exactement ce qu'elle fait et n'a pas besoin de le montrer. La quarantaine, visage honnête, le genre de beauté tranquille qui vient de quelqu'un qui n'y pense pas. Elle portait une planchette à pince et regardait déjà les dossiers en marchant.
— Alors Ben, qu'est-ce qu'on a ?
— Deux blues qui se sont fritté avec la bande de Kowalski.
Béatrice leva les yeux de sa planchette. Elle les regarda , pas leurs blessures d'abord, eux , avec quelque chose dans le regard qui n'était pas de la compassion exactement, plutôt une attention particulière, le regard de quelqu'un qui a appris à voir les hommes derrière les dossiers parce que c'est la seule façon de faire correctement son travail dans un endroit comme celui-là.
— Tout ça contre la bande de Kowalski, Ce n'était pas vraiment une question, asseyez-vous.
Elle fit asseoir Farouk en premier, posa deux doigts sous son menton pour incliner sa tête vers la lumière, examina la lèvre fendue, la mâchoire, l'arcade sourcilière. Ses gestes étaient précis et doux en même temps , la douceur professionnelle de quelqu'un qui sait que ces hommes ont déjà assez mal sans qu'on en rajoute.
Farouk la regarda avec ce sourire qu'il sortait dans les situations qui ne le méritaient pas.
— Je ne savais pas qu'il y avait des anges en enfer.
Béatrice ne leva pas les yeux de sa blessure.
— Si vous ne savez pas, l'ange peut devenir un démon très vite, dit-elle en ouvrant son kit.
— Dans ce cas je serais vraiment curieux de voir cette dém....
L'aiguille entra dans la peau de son avant-bras avant qu'il finisse sa phrase , prélèvement sanguin, rapide, précis, sans brutalité mais sans douceur inutile non plus. Farouk avala le reste de sa réplique.
— La prochaine fois que vous flirtez avec moi, dit Béatrice en retirant l'aiguille et en appliquant un coton, choisissez un moment où vous n'avez pas le visage dans cet état. Par respect pour vous-même.
Elle passa à Ismaël. Le soigna en silence , nettoyage de la coupure sur le pommette, vérification des côtes, palpation rapide des doigts. Ses mains s'arrêtèrent un moment sur ses phalanges abîmées.
— Vous avez fait ça souvent, dit-elle doucement. Vous battre.
— Avant, dit Ismaël.
— Et maintenant ?
— Maintenant aussi, apparemment.
Quelque chose passa dans les yeux de Béatrice , pas du jugement, pas de la pitié. Quelque chose de plus difficile à nommer, comme la reconnaissance d'une histoire qu'elle avait déjà vue sans en connaître les détails.
Elle referma son kit, dit aux gardiens de rester à l'entrée, et disparut dans la réserve avec les échantillons.
La pièce retrouva son silence.
De l'autre côté de l'espace, les quatre hommes ne bougeaient pas. L'un d'eux , le jeune à lunettes , avait les yeux sur le plafond. Le grand blond regardait le sol entre ses pieds. Le brun au regard froid fixait le mur en face de lui avec la concentration de quelqu'un qui compte les secondes. Le trapu nerveux avait les mains sur les genoux et les genoux qui bougeaient imperceptiblement.
Personne ne parla.
Ce n'était pas un silence hostile. C'était le silence de gens qui partagent un espace et ont tous appris, d'une façon ou d'une autre, que les mots qu'on prononce en prison ont un poids qu'ils n'ont pas ailleurs.
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